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Actes de l'oeuvre
Amphitryon :

¤Acte 1
ºPROLOGUE
ºSCÈNE PREMIÈRE
ºSCÈNE II
ºSCÈNE III
ºSCÈNE IV
¤Acte 2
¤Acte 3
 
 

 

Amphitryon » Acte 1 » SCÈNE II

MERCURE, SOSIE.


MERCURE, sous la forme de Sosie.
Sous ce minois, qui lui ressemble,
Chassons de ces lieux ce causeur;
Dont l'abord importun troublerait la douceur,
Que nos amants goûtent ensemble.

SOSIE
265 Mon cœur tant soit peu se rassure;
Et je pense que ce n'est rien.
Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l'entretien.

MERCURE
Tu seras plus fort que Mercure,
270 Ou je t'en empêcherai bien.

SOSIE
Cette nuit, en longueur, me semble sans pareille:
Il faut depuis le temps que je suis en chemin,
Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin,
Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille,
275 Pour avoir trop pris de son vin.

MERCURE
Comme avec irrévérence
Parle des Dieux ce maraud!
Mon bras saura bien tantôt
Châtier cette insolence;
280 Et je vais m'égayer avec lui comme il faut,
En lui volant son nom, avec sa ressemblance.

SOSIE
Ah! par ma foi, j'avais raison!
C'est fait de moi, chétive créature.
Je vois devant notre maison,
285 Certain homme, dont l'encolure*
Ne me présage rien de bon.
Pour faire semblant d'assurance,
Je veux chanter un peu d'ici.

Il chante; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu à peu.


MERCURE
Qui donc est ce coquin, qui prend tant de licence,
290 Que de chanter, et m'étourdir ainsi?
Veut-il qu'à l'étriller, ma main un peu s'applique?

SOSIE
Cet homme, assurément, n'aime pas la musique.

MERCURE
Depuis plus d'une semaine,
Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os.
295 La vertu de mon bras* se perd dans le repos;
Et je cherche quelque dos,
Pour me remettre en haleine.

SOSIE
Quel diable d'homme est-ce ci?
De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte.
300 Mais pourquoi trembler tant aussi?
Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte;
Et que le drôle parle ainsi,
Pour me cacher sa peur, sous une audace feinte.
Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison.
305 Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître.
Faisons-nous du cœur, par raison.
Il est seul comme moi, je suis fort, j'ai bon maître,
Et voilà notre maison.

MERCURE
Qui va là?

SOSIE
Moi.

MERCURE
Qui, moi?

SOSIE
Moi. Courage, Sosie!

MERCURE
Quel est ton sort, dis-moi?

SOSIE
310 D'être homme, et de parler.

MERCURE
Es-tu maître, ou valet?

SOSIE
Comme il me prend envie.

MERCURE
Où s'adressent tes pas?

SOSIE
Où j'ai dessein d'aller.

MERCURE
Ah! ceci me déplaît.

SOSIE
J'en ai l'âme ravie.

MERCURE
Résolument, par force, ou par amour,
315 Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais; d'où tu viens avant jour;
Où tu vas; à qui tu peux être.

SOSIE
Je fais le bien, et le mal, tour à tour:
Je viens de là; vais là; j'appartiens à mon maître.

MERCURE
320 Tu montres de l'esprit; et je te vois en train
De trancher avec moi de l'homme d'importance.
Il me prend un désir, pour faire connaissance,
De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE
À moi-même?

MERCURE
À toi-même, et t'en voilà certain.
Il lui donne un soufflet.

SOSIE
Ah, ah, c'est tout de bon!

MERCURE
325 Non, ce n'est que pour rire,
Et répondre à tes quolibets.

SOSIE
Tudieu, l'ami, sans vous rien dire,
Comme vous baillez des soufflets!

MERCURE
Ce sont là de mes moindres coups;
330 De petits soufflets ordinaires.

SOSIE
Si j'étais aussi prompt que vous,
Nous ferions de belles affaires.

MERCURE
Tout cela n'est encor rien,
Pour y faire quelque pause:
335 Nous verrons bien autre chose;
Poursuivons notre entretien.

SOSIE. Il veut s'en aller.
Je quitte la partie.

MERCURE
Où vas-tu?

SOSIE
Que t'importe?

MERCURE
Je veux savoir où tu vas.

SOSIE
Me faire ouvrir cette porte:
340 Pourquoi retiens-tu mes pas?

MERCURE
Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace,
Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE
Quoi! tu veux, par ta menace,
M'empêcher d'entrer chez nous?

MERCURE
Comment, chez nous!

SOSIE
Oui, chez nous.

MERCURE
345 Ô le traître!
Tu te dis de cette maison?

SOSIE
Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le maître?

MERCURE
Hé bien! que fait cette raison?

SOSIE
Je suis son valet.

MERCURE
Toi?

SOSIE
Moi.

MERCURE
Son valet?

SOSIE
Sans doute*.

MERCURE
Valet d'Amphitryon?

SOSIE
350 D'Amphitryon, de lui.

MERCURE
Ton nom est?

SOSIE
Sosie.

MERCURE
Heu? comment?

SOSIE
Sosie.

MERCURE
Écoute.
Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?

SOSIE
Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?

MERCURE
Qui te donne, dis-moi, cette témérité,
355 De prendre le nom de Sosie?

SOSIE
Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté.

MERCURE
Ô le mensonge horrible! et l'impudence extrême!
Tu m'oses soutenir, que Sosie est ton nom?

SOSIE
Fort bien, je le soutiens; par la grande raison,
360 Qu'ainsi l'a fait des Dieux la puissance suprême:
Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non,
Et d'être un autre, que moi-même.
Mercure le bat.

MERCURE
Mille coups de bâton doivent être le prix
D'une pareille effronterie.

SOSIE
365 Justice, citoyens! au secours, je vous prie!

MERCURE
Comment, bourreau, tu fais des cris?

SOSIE
De mille coups tu me meurtris,
Et tu ne veux pas que je crie?

MERCURE
C'est ainsi que mon bras...

SOSIE
L'action ne vaut rien.
370 Tu triomphes de l'avantage,
Que te donne sur moi mon manque de courage,
Et ce n'est pas en user bien.
C'est pure fanfaronnerie,
De vouloir profiter de la poltronnerie
375 De ceux qu'attaque notre bras.
Battre un homme à jeu sûr, n'est pas d'une belle âme;
Et le cœur est digne de blâme,
Contre les gens qui n'en ont pas.

MERCURE
Hé bien, es-tu Sosie à présent? qu'en dis-tu?

SOSIE
380 Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose.
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C'est d'être Sosie* battu.

MERCURE
Encor? Cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE
De grâce, fais trêve à tes coups.

MERCURE
385 Fais donc trêve à ton insolence.

SOSIE
Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence:
La dispute est par trop inégale entre nous.

MERCURE
Es-tu Sosie encor? dis, traître!

SOSIE
Hélas! je suis ce que tu veux.
390 Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux;
Ton bras t'en a fait le maître.

MERCURE
Ton nom était Sosie, à ce que tu disais.

SOSIE
Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire:
Mais ton bâton, sur cette affaire,
395 M'a fait voir que je m'abusais.

MERCURE
C'est moi qui suis Sosie; et tout Thèbes l'avoue.
Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.

SOSIE
Toi Sosie?

MERCURE
Oui, Sosie; et si quelqu'un s'y joue,
Il peut bien prendre garde à soi.

SOSIE
400 Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même;
Et par un imposteur me voir voler mon nom?
Que son bonheur est extrême,
De ce que je suis poltron!
Sans cela, par la mort...

MERCURE
Entre tes dents, je pense,
405 Tu murmures je ne sais quoi?

SOSIE
Non; mais, au nom des Dieux, donne-moi la licence
De parler un moment à toi.

MERCURE
Parle.

SOSIE
Mais promets-moi, de grâce,
Que les coups n'en seront point.
Signons une trêve.

MERCURE
410 Passe;
Va, je t'accorde ce point.

SOSIE
Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie?
Que te reviendra-t-il, de m'enlever mon nom?
Et peux-tu faire enfin, quand tu serais démon,
415 Que je ne sois pas moi? que je ne sois Sosie?

MERCURE
Comment, tu peux...

SOSIE
Ah! tout doux:
Nous avons fait trêve aux coups.

MERCURE
Quoi! pendard, imposteur, coquin...

SOSIE
Pour des injures,
Dis-m'en tant que tu voudras:
420 Ce sont légères blessures;
Et je ne m'en fâche pas.

MERCURE
Tu te dis Sosie!

SOSIE
Oui, quelque conte frivole...

MERCURE
Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.

SOSIE
N'importe, je ne puis m'anéantir pour toi;
425 Et souffrir un discours, si loin de l'apparence*.
Être ce que je suis, est-il en ta puissance?
Et puis-je cesser d'être moi?
S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille!
Et peut-on démentir cent indices pressants?
430 Rêvé-je? est-ce que je sommeille?
Ai-je l'esprit troublé par des transports* puissants?
Ne sens-je pas bien que je veille?
Ne suis-je pas dans mon bon sens?
Mon maître Amphitryon, ne m'a-t-il pas commis,
435 À venir, en ces lieux, vers Alcmène sa femme?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure?
Ne tiens-je pas une lanterne en main?
440 Ne te trouvé-je pas devant notre demeure?
Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie,
Pour m'empêcher d'entrer chez nous?
N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie?
445 Ne m'as-tu pas roué de coups?
Ah! tout cela n'est que trop véritable,
Et, plût au Ciel, le fût-il moins!
Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable;
Et laisse à mon devoir s'acquitter de ses soins.

MERCURE
450 Arrête: ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire,
Est à moi, hormis les coups*.
C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène*,
455 Et qui du port Persique arrive de ce pas.
Moi qui viens annoncer la valeur de son bras,
Qui nous fait remporter une victoire pleine,
Et de nos ennemis a mis le chef à bas.
C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude;
460 Fils de Dave, honnête berger;
Frère d'Arpage, mort en pays étranger;
Mari de Cléanthis la prude,
Dont l'humeur me fait enrager.
Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d'étrivière*,
465 Sans en avoir jamais dit rien.
Et jadis en public, fus marqué par derrière*,
Pour être trop homme de bien.

SOSIE
Il a raison. À moins d'être Sosie,
On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit.
470 Et dans l'étonnement, dont mon âme est saisie,
Je commence, à mon tour, à le croire un petit.
En effet, maintenant que je le considère,
Je vois qu'il a de moi, taille, mine, action.
Faisons-lui quelque question,
475 Afin d'éclaircir ce mystère.
Parmi tout le butin fait sur nos ennemis,
Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?

MERCURE
Cinq fort gros diamants, en nœud proprement mis;
Dont leur chef se parait, comme d'un rare ouvrage.

SOSIE
480 À qui destine-t-il un si riche présent?

MERCURE
À sa femme; et sur elle il le veut voir paraître.

SOSIE
Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?

MERCURE
Dans un coffret, scellé des armes de mon maître.

SOSIE
Il ne ment pas d'un mot, à chaque repartie,
485 Et de moi je commence à douter tout de bon.
Près de moi, par la force, il est déjà Sosie:
Il pourrait bien encor l'être, par la raison.
Pourtant, quand je me tâte, et que je me rappelle,
Il me semble que je suis moi.
490 Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle,
Pour démêler ce que je voi?
Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne,
À moins d'être moi-même, on ne le peut savoir.
Par cette question, il faut que je l'étonne:
495 C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
Lorsqu'on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes
Où tu courus seul te fourrer?

MERCURE
D'un jambon...

SOSIE
L'y voilà!

MERCURE
Que j'allai déterrer,
Je coupai bravement deux tranches succulentes,
500 Dont je sus fort bien me bourrer.
Et joignant à cela d'un vin que l'on ménage,
Et dont avant le goût, les yeux se contentaient,
Je pris un peu de courage,
Pour nos gens qui se battaient.

SOSIE
505 Cette preuve sans pareille,
En sa faveur conclut bien;
Et l'on n'y peut dire rien,
S'il n'était dans la bouteille.
Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose,
510 Que tu ne sois Sosie; et j'y donne ma voix.
Mais si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois;
Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.

MERCURE
Quand je ne serai plus Sosie,
Sois-le, j'en demeure d'accord.
515 Mais tant que je le suis, je te garantis mort,
Si tu prends cette fantaisie.

SOSIE
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents,
Et la raison, à ce qu'on voit s'oppose.
Mais il faut terminer enfin par quelque chose,
520 Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là dedans.

MERCURE
Ah! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade?

SOSIE
Ah! qu'est-ce ci, grands Dieux! il frappe un ton plus fort;
Et mon dos, pour un mois, en doit être malade.
Laissons ce diable d'homme; et retournons au port.
525 Ô juste Ciel! j'ai fait une belle ambassade!

MERCURE
Enfin, je l'ai fait fuir; et sous ce traitement,
De beaucoup d'actions, il a reçu la peine.
Mais je vois Jupiter, que fort civilement
Reconduit l'amoureuse Alcmène.