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Le Sicilien ou l'Amour peintre » Acte » SCÈNE II
ADRASTE et DEUX LAQUAIS, HALI.ADRASTE.- Est-ce toi, Hali?HALI.- Et qui pourrait-ce être que moi? À ces heures de nuit, hors vous, et moi, Monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir, maintenant, les rues.ADRASTE.- Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente, dans son cœur, la peine que je sens: car, enfin, ce n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence, ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime; on a, toujours, au moins, le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs. Mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore; ne pouvoir savoir d'une belle, si l'amour qu'inspirent ses yeux, est pour lui plaire, ou lui déplaire*; c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux, qui veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un pas sans la traîner à ses côtés.HALI.- Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble, à moi, que vos yeux, et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit bien des choses.ADRASTE.- Il est vrai qu'elle, et moi, souvent, nous nous sommes parlé des yeux: mais comment reconnaître que chacun, de notre côté, nous ayons, comme il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent? Et si les siens me disent ce que je crois, parfois, entendre?HALI.- Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière.ADRASTE.- As-tu là tes musiciens?HALI.- Oui.ADRASTE.- Fais-les approcher. Je veux, jusques au jour, les faire, ici, chanter; et voir si leur musique n'obligera point cette belle à paraître à quelque fenêtre.HALI.- Les voici. Que chanteront-ils?ADRASTE.- Ce qu'ils jugeront de meilleur.HALI.- Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour.ADRASTE.- Non, ce n'est pas ce qu'il me faut.HALI.- Ah! Monsieur, c'est du beau bécarre*.ADRASTE.- Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre?HALI.- Monsieur, je tiens pour le bécarre: vous savez que je m'y connais. Le bécarre me charme: hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez un peu ce trio.ADRASTE.- Non, je veux quelque chose de tendre et de passionné; quelque chose qui m'entretienne dans une douce rêverie.HALI.- Je vois bien que vous êtes pour le bémol: mais il y a moyen de nous contenter l'un l'autre*. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tous remplis de langueur, qui sur bémol, viennent, séparément faire leurs plaintes dans un bois; puis se découvrent l'un à l'autre, la cruauté de leurs maîtresses; et, là-dessus, vient un berger joyeux, avec un bécarre admirable, qui se moque de leur faiblesse.ADRASTE.- J'y consens. Voyons ce que c'est.HALI.- Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène; et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie.ADRASTE.- Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumières.
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