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Actes de l'oeuvre
Le Malade imaginaire :

¤Acte 1
¤Acte 2
¤Acte 3
ºSCÈNE PREMIÈRE
ºSCÈNE II
ºSCÈNE III
ºSCÈNE IV
ºSCÈNE V
ºSCÈNE VI
ºSCÈNE VII
ºSCÈNE VIII
ºSCÈNE IX
ºSCÈNE X
ºSCÈNE XI
ºSCÈNE XII
ºSCÈNE XIII
ºSCÈNE XIV ET DERNIÈRE
 
 

 

Le Malade imaginaire » Acte 3 » SCÈNE XIV ET DERNIÈRE

CLÉANTE, ANGÉLIQUE, ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE.

CLÉANTE.- Qu'avez-vous donc, belle Angélique? et quel malheur pleurez-vous?

ANGÉLIQUE.- Hélas! je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher, et de plus précieux. Je pleure la mort de mon père.

CLÉANTE.- Ô Ciel! quel accident! quel coup inopiné! hélas! après la demande que j'avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.

ANGÉLIQUE.- Ah! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse, pour vous témoigner mon ressentiment.

ARGAN se lève.- Ah! ma fille.

ANGÉLIQUE, épouvantée.- Ahy!

ARGAN.- Viens. N'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille, et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.

ANGÉLIQUE.- Ah! quelle surprise agréable, mon père, puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes vœux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure, au moins, de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.

CLÉANTE se jette à genoux.- Eh, Monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes; et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.

BÉRALDE.- Mon frère, pouvez-vous tenir là contre?

TOINETTE.- Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour?

ARGAN.- Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

CLÉANTE.- Très volontiers, Monsieur, s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique.

BÉRALDE.- Mais, mon frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.

TOINETTE.- Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt; et il n'y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d'un médecin.

ARGAN.- Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. Est-ce que je suis en âge d'étudier?

BÉRALDE.- Bon, étudier. Vous êtes assez savant; et il y en a beaucoup parmi eux, qui ne sont pas plus habiles que vous.

ARGAN.- Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire.

BÉRALDE.- En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.

ARGAN.- Quoi? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là?

BÉRALDE.- Oui. L'on n'a qu'à parler; avec une robe, et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE.- Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.

CLÉANTE.- En tout cas, je suis prêt à tout.

BÉRALDE.- Voulez-vous que l'affaire se fasse tout à l'heure?

ARGAN.- Comment tout à l'heure?

BÉRALDE.- Oui, et dans votre maison.

ARGAN.- Dans ma maison?

BÉRALDE.- Oui. Je connais une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.

ARGAN.- Mais, moi que dire, que répondre?

BÉRALDE.- On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer quérir.

ARGAN.- Allons, voyons cela.

CLÉANTE.- Que voulez-vous dire, et qu'entendez-vous avec cette Faculté de vos amies...?

TOINETTE.- Quel est donc votre dessein?

BÉRALDE.- De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.

ANGÉLIQUE.- Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.

BÉRALDE.- Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.

CLÉANTE, à Angélique.- Y consentez-vous?

ANGÉLIQUE.- Oui, puisque mon oncle nous conduit.

TROISIÈME INTERMÈDE

C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin, en récit, chant, et danse.

ENTRÉE DE BALLET

Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle, et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoi toute l'assemblée, composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs et celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants, entre, et prend ses places, selon les rangs.

PRAESES



Sçavantissimi doctores,
Medicinæ professores,
Qui hic assemblati estis;
Et vos, altri Messiores,
Sententiarum Facultatis
Fideles executores,
Chirurgiani et apothicari,
Atque tota compania aussi,
Salus, honor, et argentum,
Atque bonum appetitum.



Non possum, docti Confreri,
En moi satis admirari,
Qualis bona inventio,
Est medici professio:
Quam bella chosa est, et bene trovata,
Medicina illa benedicta,
Quæ suo nomine solo
Surprenanti miraculo,
Depuis si longo tempore
Facit à gogo vivere
Tant de gens omni genere.



Per totam terram videmus
Grandam vogam ubi sumus;
Et quod grandes et petiti
Sunt de nobis infatuti:
Totus mundus, currens ad nostros remedios,
Nos regardat sicut Deos,
Et nostris ordonnanciis
Principes et reges soumissos videtis.



Donque il est nostræ sapientiæ,
Boni sensus atque prudentiæ,
De fortement travaillare,
A nos bene conservare
In tali credito, voga, et honore,
Et prandere gardam à non recevere
In nostro docto corpore
Quam personas capabiles,
Et totas dignas ramplire
Has plaças honorabiles.



C'est pour cela que nunc convocati estis,
Et credo quod trovabitis
Dignam matieram medici,
In sçavanti homine que voici;
Lequel, in chosis omnibus
Dono ad interrogandum,
Et à fond examinandum
Vostris capacitatibus.

PRIMUS DOCTOR

Si mihi licenciam dat Dominus Præses,
Et tanti docti Doctores,
Et assistantes illustres,
Très sçavanti Bacheliero
Quem estimo et honoro,
Domandabo causam et rationem, quare
Opium facit dormire?

BACHELIERUS

Mihi a docto Doctore
Domandatur causam et rationem, quare
Opium facit dormire?
À quoi respondeo,
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
Cujus est natura
Sensus assoupire.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore.

SECUNDUS DOCTOR

Cum permissione Domini Præsidis,
Doctissimæ Facultatis,
Et totius his nostris actis
Companiæ assistantis,
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
Quæ sunt remedia,
Quæ in maladia
Ditte hydropisia
Convenit facere.

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere.
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

TERTIUS DOCTOR

Si bonum semblatur Domino Præsidi,
Doctissimæ Facultati
Et companiæ presenti,
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
Quæ remedia eticis,
Pulmonicis, atque asmaticis
Trovas à propos facere.

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere:
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

QUARTUS DOCTOR

Super illas maladias,
Doctus Bachelierus dixit maravillas:
Mais si non ennuyo Dominum Præsidem,
Doctissimam Facultatem,
Et totam honorabilem
Companiam ecoutantem;
Faciam illi unam quæstionem,
De hiero maladus unus
Tombavit in meas manus:
Habet grandam fievram cum redoublamentis
Grandam dolorem capitis,
Et grandum malum au costé,
Cum granda difficultate
Et pena de respirare:
Veillas mihi dire,
Docte Bacheliere,
Quid illi facere?

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare.

QUINTUS DOCTOR

Mais si maladia
Opiniatria,
Non vult se garire,
Quid illi facere?

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare, reseignare, repurgare, et rechilitterisare

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere:
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

PRAESES

Juras gardare statuta
Per Facultatem præscripta,
Cum sensu et jugeamento?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

Essere, in omnibus
Consultationibus
Ancieni aviso,
Aut bono,
Aut mauvaiso?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

De non jamais te servire
De remediis aucunis
Quam de ceux seulement doctæ Facultatis;
Maladus dust-il crevare
Et mori de suo malo?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

Ego cum isto boneto
Venerabili et docto,
Dono tibi et concedo
Virtutem et puissanciam,
Medicandi,
Purgandi,
Seignandi,
Perçandi,
Taillandi,
Coupandi,
Et occidendi
Impune per totam terram.

ENTRÉE DE BALLET.

Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.

BACHELIERUS

Grandes doctores doctrinæ,
De la rhubarbe et du séné:
Ce serait sans douta à moi chosa folla,
Inepta et ridicula,
Si j'allaibam m'engageare
Vobis louangeas donare,
Et entreprenaibam adjoutare
Des lumieras au soleillo,
Et des étoilas au cielo,
Des ondas à l'Oceano;
Et des rosas au printanno;
Agreate qu'avec uno moto
Pro toto remercimento
Rendam gratiam corpori tam docto,
Vobis, vobis debeo
Bien plus qu'à naturæ et qu'à patri meo,
Natura et pater meus
Hominem me habent factum:
Mais vos me, ce qui est bien plus,
Avetis factum medicum,
Honor, favor, et gratia,
Qui, in hoc corde que voilà,
Imprimant ressentimenta
Qui dureront in secula.

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat,
Mille, mille annis et manget et bibat,
Et seignet et tuat!

ENTRÉE DE BALLET.

Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.

CHIRURGUS

Puisse-t-il voir doctas
Suas ordonnancias,
Omnium chirurgorum,
Et apothiquarum
Remplire boutiquas!

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat
Mille, mille annis et manget et bibat,
Et seignet et tuat!

CHIRURGUS

Puissent toti anni,
Lui essere boni
Et favorabiles,
Et n'habere jamais
Quam pestas, verolas,
Fievras, pluresias,
Fluxus de sang, et dyssenterias.

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat,
Mille, mille annis, et manget et bibat,
Et seignet et tuat!

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Des Médecins, des Chirurgiens et des Apothicaires, qui sortent tous, selon leur rang, en cérémonie, comme ils sont entrés.